A travers La Crise commence où finit le langage, Eric Chauvier tente de saisir les raisons de l’essor de la “crise” qui, plus qu’un mal de notre temps, apparaît comme le nouveau mode de désignation de la catastrophe auquel sembleraient vouées l’Histoire et l’espèce humaine. Loin de consentir à un tel fatalisme, l’auteur entreprend de mettre à jour ce qui se cache derrière le mot “crise” dans la mesure où ce terme semble avant tout être agité comme un paravent voué à décourager toute tentative de compréhension du phénomène qu’il recouvre.
Prenant à rebours la logique médiatique qui appréhende le phénomène à “un degré hollywoodien”, Eric Chauvier choisit, à partir d’une focale microsociologique, de soutirer d’un fait banal de la vie quotidienne l’élément révélateur du fonctionnement d’un système. Ainsi, à partir d’une conversation téléphonique, qui le met en relation avec une téléopératrice désirant lui vanter les qualités d’un produit financier, l’auteur nous démontre en quoi cette situation d’interaction élémentaire s’avère révélatrice d’un rapport social né d’un processus de délitement du langage. L’existence d’un tel environnement est, selon lui, rendue possible par l’incapacité à “l’appréhender et le nommer”. C’est en substituant, en lieu et place de l’échange et de l’interaction sociale, la puissance de l’indicible et de l’innommable, que la “crise” s’accommode, à des fins utilitaristes, de la ruine du langage. Car la “crise” est précisément ce qui relève d’un vide : en l’occurrence le vide de sens et de représentation, remplacé par la “technique oratoire de l’urgence”. La “crise” n’est donc pas ce mal “invisible” qui plane, comme une épée de Damoclès, au-dessus de chacune de nos têtes. Elle est bien plutôt ce qui vient s’ancrer subrepticement au cœur même des relations quotidiennes, de ce “vécu” qui parvient à rendre “supportable” à tous ce qui est “insupportable” à chacun.
Il s’agirait d’un doux euphémisme que de vouloir circonscrire cette “crise” à un mal d’ordre financier. Prenant ses racines dans le langage, c’est à une crise de la culture que nous sommes confrontés. En affirmant que l’“accès à la raison anthropologique de la crise n’est pas la chasse gardée d’une élite de “spécialistes”, Eric Chauvier contribue, par l’intermédiaire de cet ouvrage, à alerter ses contemporains sur la nécessité impérieuse de se réapproprier le langage.
Un homme d'une quarantaine d'années, Milo, s'installe dans une maison familiale, située dans les Bouches-du-Rhône et abandonnée depuis longtemps. Il y vit en marginal, travaillant au noir à l’écart des habitants du village. On le découvre hanté par des cauchemars fratricides et le souvenir d'une ancienne compagne. Parce qu’il refuse d’avoir un enfant avec celle qu’il aime et qui le lui demande, Milo a fait délibérément un pas de côté par rapport au cours logique de l’existence. En opposant un refus radical au destin qui lui semblait assigné, Milo s’aventure, tel un funambule sur le fil fragile de l’existence, en quête d’une vie nouvelle.
Milo pourrait s’apparenter à un roman d’apprentissage. Or, de cheminements hasardeux en errances volubiles, c’est à un roman de la reconstruction que le lecteur s’avère convié. Par un véritable travail de sape, en usinant ou en coupant, en découpant, puis en clouant, le personnage cherche comment il pourra à nouveau prendre part à la vie. Bien plus qu’un cheminement individuel, c’est la fresque entière d’une époque qui prend forme sous nos yeux.
On lit certains romans pour savoir ; Milo, il s’agirait plutôt de l’écouter. La voix du personnage et celle du narrateur-auteur s’entremêlent au point de faire apparaître, en poussant la dissonance jusqu’à son paroxysme, de terribles moments de crise mais aussi de véritables états de grâce. D’ailleurs, cette voix ne manque pas de faire écho, parfois, à l’écriture de Samuel Beckett. Sous l’apanage d’une tournure littéraire foncièrement classique auquel l’auteur prend un malin plaisir à tordre le cou, entre autodafé et feu de joie, Milo nous donne à voir le parcours d’un homme qui a choisi l’errance afin de se réconcilier avec le monde.
En chinant aux Puces de Clignancourt, le narrateur ou la narratrice, on ne sait pas au juste, acquiert une caisse de films de famille datant des années 50. Il y découvre alors Aurore, une jeune fille issue d’une famille bourgeoise, filmée par son père puis par son fiancé jusqu’à ses trente ans. L’étonnement survient quand, aux images de la jeune fille se superposent les rêveries et l’histoire d’A., jeune télépathe. Le mystère s’avère d’autant plus troublant que le doute grandit quant à l’assimilation de l’identité des deux personnages : A. et Aurore.
Sous des dehors séduisants, dans l’atmosphère classique et surannée d’une famille de la bourgeoisie provinciale de type chabrolien, Par effraction parvient à entraîner le lecteur au cœur même des problématiques du monde contemporain. L’auteur ne cesse de mettre à mal la frontière fragile qui sépare la sphère publique de la sphère privée, invitant ainsi le lecteur à poser un regard réflexif sur la réalité, toute relative, du monde dans lequel il évolue. Les “cambriolages intimes” et fictionnels du récit font écho au voyeurisme ambiant de la télévision et des blogs, à l’ère du numérique. Le voyeur s’immisce partout et se révèle dans l’œil de chacun. Il naît dans le regard de Sabrina, jeune amie de A., qui s’introduit dans la demeure des parents de Claire, une camarade de classe. On le retrouve également dans l’oeil du narrateur qui visionne ces quelques instants filmés. Mais il imprègne surtout, de manière insidieuse, celui de tout lecteur qui entre par effraction dans la vie des personnages. Ce soir, le seul spectateur, c’est vous.
Dans ce court essai, Joseph Gabel se propose d’intégrer un concept clé de la pensée marxiste, la réification, à l’analyse psychopathologique d’une forme de schizophrénie. L’application du concept de réification, issu de la philosophie politique, au domaine de la psychiatrie, apparaît comme une tentative de l’auteur visant à jeter des ponts entre des disciplines distinctes. Par son élaboration d’analogies fécondes, Joseph Gabel espère parvenir à l’élargissement des champs de recherche respectifs de chacune des disciplines auxquelles il fait appel.
Dans un système d’économie capitaliste, la réification désigne le processus de rationalisation à outrance qui tend à pétrifier le fonctionnement de l’ensemble de la société. L’homme de l’univers réifié appartient à un monde déshumanisé, qui tend à réduire l’aspect qualitatif de la vie à une chose composée d’éléments quantifiables. La conscience réifiée ressemble ainsi, en de nombreux points, à celle du patient souffrant de schizophrénie, dans la mesure où elle établit un rapport d’étrangeté radicale à l’idée de mouvement, et plus largement à celle d’Histoire. Les différents résumés d’observations de schizophrènes que joint Joseph Gabel à son essai s’avèrent d’ailleurs édifiants. Incapable d’envisager la multiplicité des facettes d’un objet ou faisant preuve d’un détachement complet à l’égard des questions morales, le schizophrène apparaît donc comme un individu souffrant de symptômes analogues à ceux que le processus de réification étend à l’ensemble de la société moderne. En se fondant sur les acquis de la pensée marxiste qu’il confronte à de nouveaux objets d’études, Joseph Gabel parvient à ouvrir de nouvelles perspectives d’analyses, qui trouveront des applications tant dans l’étude de nouvelles formes de schizophrénie que dans la psychologie sociale.
“C’est que du bonheur”, une phrase en apparence anodine, mais qui vient ponctuer, telle une grinçante ritournelle, l’ouvrage d’Eric Chauvier. Cinq mots, inéluctablement associés au souvenir d’une ex-petite amie, le cas x, qui vit de relations sociales superficielles et se contente de satisfactions futiles dans l’acquisition de biens matériels. La phrase de x passe d’abord inaperçue (l’amour rend aveugle) et agit comme un écran illusoire. Mais, suite à leur rupture, l’impossibilité évidente de s’en accommoder saute aux yeux de l’auteur. L’emploi de l’expression “c’est que du bonheur” devient alors, pour lui, l’occasion d’une réflexion plus approfondie sur le langage. A partir d’une expérience personnelle, l’auteur construit une étude dont la forme oscille entre récit et essai.
“C’est que du bonheur” en dit beaucoup sur l’époque qui l’a engendrée. Cet énoncé rompt avec la logique qui fait du langage un préalable à l’échange. L’auteur souligne le pouvoir performatif de cette phrase qui ne se destine qu’à clore une conversation et réclamer un acquiescement. Loin de l’idée classique de nommer plus justement le monde, de dire le vrai, ou de l’idée plus romantique d’explorer sa spécificité et son moi, le langage est devenu, lui aussi, un outil de consommation voué à la jouissance immédiate. L’auteur parvient ainsi à démontrer que le langage permet de circonscrire l’époque, et inversement.
L’énoncé “c’est que du bonheur” stigmatise et écarte, tels des trouble-fête, tous ceux qui n’adhèrent pas à l’idée d’un bonheur artificiellement construit. Pour sortir d’une telle impasse, il devient de plus en plus impérieux et nécessaire, selon l’auteur, de tracer une voie nouvelle. Car tenter d’exister, ne serait-ce qu’en marge et hors des sentiers battus, est aussi la promesse d’un bonheur ou du moins d’une joie réellement authentique.
Lequier, Jules (1814-1862)
Comment trouver, comment chercher une première vérité ?
De sa grande œuvre, La Recherche d’une première vérité, Lequier n’a rédigé que le premier des huit livres prévus. Cet ouvrage, publié à titre posthume en 1865, reste lui-même inachevé. Mais il faut dépasser la dimension anecdotique de ces lacunes dans l’œuvre (Lequier meurt par noyade en 1862) pour souligner l’incroyable force d’un texte qui révèle une densité philosophique et une audace remarquables.
En quatre temps, Lequier reprend les questions de la liberté et de l’identité du sujet, s’imposant ainsi, en quelques dizaines de pages, comme l’une des figures de la philosophie réflexive qui inspirera des penseurs comme Bergson ou Sartre. Poursuivant le questionnement cartésien des Méditations métaphysiques, Lequier l’intensifie. Il ose ainsi dévoiler la fragilité du cogito et s’applique à remettre en cause la certitude de la pensée et son autonomie. Lequier interroge donc l’enracinement de la liberté (est-ce bien moi qui pense ?) dans la prétendue maîtrise de nos pensées, pour mieux la réfuter. Au principe de ce qui semblait nous définir le plus intimement, au point de départ de nos pensées, il n’y a, selon lui, que de la contingence. L’accès à la vérité est l’aveu d’une dépossession : celle du sujet incapable de devenir l’auteur de ses actes ou de ses réflexions car submergé par sa propre force.
Au terme de cette épreuve intellectuelle, toutes les certitudes ont été ébranlées et l’identité du sujet éclate en fragments, pour se démultiplier. Il ne reste à l’homme que son inaliénable pouvoir d’affirmation. L’affirmation de sa liberté, revendiquée comme création de soi, quand bien même celle-ci ne s’établit que dans une “indépendance dépendante” (qui annonce les formulations paradoxales de Sartre), semble être l’ultime mot d’ordre du philosophe. Il y a donc une urgence à vivre qui, même si elle semble se dérober en révélant l’absence de nature propre et l’indétermination du sujet, ouvre l’homme à ses possibles : une liberté plus angoissante mais aussi plus exaltante.
Après la Naissance de la tragédie, Nietzsche s’attaque plus explicitement à des réflexions sur des sujets d’actualité. En avril 1873, il met en chantier sa Première Considération inactuelle sur David Friedrich Strauss, qu’il achèvera le 25 juin. Le livre paraîtra le 8 août 1873.
à travers la figure emblématique de David Strauss, ce sont les philistins de la culture allemande que Nietzsche attaque vigoureusement. Pour réaliser ce projet, il distingue clairement la Kultur de l’homme instruit de la Bildung qui est le propre de l’homme cultivé. L’homme instruit, le philistin, est celui qui vit dans l’illusion de posséder un savoir, qui par essence lui échappe puisqu’il ne l’interroge pas. Or, selon Nietzsche, la culture implique l’idée de sens critique, d’autonomie du jugement, de perception du sens de ce qui existe. Elle passe par une bonne maîtrise de la langue, une connaissance des grandes œuvres de l'art et de la pensée, une ouverture à la démarche scientifique, une idée des lois et des institutions qui régissent la société dans laquelle nous vivons. La Bildung est ce qui permet à l’homme d’être un homme, d’échapper aux déterminismes biologiques et sociaux, d’accéder à la conscience, à la liberté.
C’est ainsi que Nietzsche en vient à s’ériger contre l’idée hégélienne selon laquelle il existerait un moment de l’histoire qui échapperait à l’histoire et d’où il serait possible à l’homme de porter un jugement sur la totalité de celle-ci. Pour Nietzsche, l’homme est jeté là, il n’appartient pas à une histoire, mais à une pure fatalité. C’est donc à lui, par le biais de la culture, Bildung, de s’y déterminer.
Et, malgré la densité de son propos on ne peut plus sérieux, cette considération est très loin d’exclure le rire. Jouant du double sens du terme strauss (“bouquet” ou “autruche” en allemand), Nietzsche emploie l’arme la plus forte dont il puisse faire usage, à savoir l’ironie, pour moquer la pensée de son adversaire qu’il n’hésite pas à qualifier de “pensée de l’autruche”.
Alors qu’il commence des assemblages de matériaux hétéroclites et des photomontages, Paul Joostens livre, en 1921, aux éditions anversoises Ça Ira, dirigées par Paul Neuhuys, Salopes, un des textes les plus authentiquement dada. Cette année-là, paraît, aux mêmes éditions, L’Apologie de la paresse de Clément Pansaers. La publication de Salopes, tirée à cent vingt-cinq exemplaires, sera effective en 1922, un an avant que Neuhuys ne publie Les Rêves et la Jambe de Henri Michaux.
Avec L’Apologie de la paresse de Clément Pansaers, Salopes de Paul Joostens et Les Rêves et la Jambe de Henri Michaux, nous atteignons le point d’orgue de l’expression dada en Belgique.
S’évader d’un train qui emporte vers les camps d’extermination. Hâter la mort ou lui laisser un sursis ? Perspective réduite, à laquelle se confrontent des déportés, en l’occurrence un couple, acculé à cette tragique alternative. Le brouhaha du train, les lourdes planches qu’il faut soulever, la chute sur les rails, la course effrénée jusqu’à la forêt. L’homme sera fusillé avant d’atteindre la lisière du bois, la femme, blessée au genou, agonisera sans trouver l’aide nécessaire auprès des villageois pour être sauvée. Elle suppliera deux policiers de l’achever. Ce qui fut fait.
Pourquoi ? C’est la question que le lecteur tout comme les villageois du récit se posent, mais auquel le texte répond par la brutalité de l’arbitraire : “je ne comprends pas”. L’auteur se refuse en effet à expliquer l’incompréhensible, car l’expliquer serait en partie le comprendre et le justifier.
Faisant écho à la banalité du mal de Hannah Arendt, ce livre montre l’inconciliable déchirement entre la douleur de voir son semblable souffrir et la peur d’être soi-même, en des temps d’oppression politique intense, sanctionné.
En janvier 1800, on captura dans l’Aveyron un enfant sauvage, qui vivait dans les bois, marchait à quatre pattes et se nourrissait de plantes. Cette capture eut un grand retentissement : enfin on allait connaître ce qu’était l’homme en dehors de la société, l’“homme à l’état zéro”. Mais les savants et les curieux, déçus par son mutisme, abandonnèrent bientôt l’enfant à son sort. C’est alors que le docteur Itard prit en charge l’éducation de celui qu’il nomma Victor. Il soutint que l’enfant n’avait pas été abandonné parce qu’il était atteint d’idiotisme, mais que l’engourdissement de son intelligence et de ses sens était précisément dû à la vie solitaire prolongée qu’il avait menée durant des années. En conséquence, faisant preuve d’une ingéniosité et d’une patience sans bornes, il s’attela à ramener Victor à l’humanité, à tout le moins telle qu’Itard lui-même la comprenait. Il consigna lui-même le récit de cette éducation, ponctuée de réussites et d’échecs, dans les deux mémoires (1801 et 1806) que nous publions ici. Dans son acharnement et le récit structuré qu’il en donne, Jean Itard jette là les bases de la pédagogie moderne.