Malgré son titre, Anthropologie n’a rien d’un ouvrage austère et théorique. A mi-chemin du récit et de l’étude sociologique, ce livre propose une enquête en creux, née de l’impression suscitée par le regard d’une jeune Rom qui s’adonne à la mendicité devant un centre commercial. Troublé par ce visage, qui éveille en lui toutes sortes d’interrogations, l’auteur évite d’abord la rencontre. Il se contente d’analyser les propos que tiennent ses proches au sujet de cette fille. Cette expérience, lui semblant insuffisante, il décide finalement de rencontrer celle qui est à l’origine de son trouble. Mais elle disparaît justement à ce moment-là. Il tente alors de la retrouver et de percer le secret de cette figure devenue obsédante, dont il est peut-être amoureux. A la façon du héros de Mr. Arkadin d’Orson Welles, il part à la recherche de tous ceux qui ont pu la croiser et recueille leurs témoignages. Mais ces paroles fragmentaires, parfois contradictoires, ne lui permettent pas d’éclaircir le mystère. L’enquête ne peut cependant se réduire à un échec. Cette quête minutieuse, traque d’une absence, constitue un programme en soi, une discipline de vie. Il s’en dégage un tableau sociologique de la France contemporaine et de ses “exclus”. Avec cet ouvrage, Eric Chauvier jette les bases d’une nouvelle façon de concevoir et de pratiquer l’anthropologie.
Peut-on observer et analyser la souffrance humaine avec la distance qu’exigent les sciences sociales ? C’est cette question qui hante le narrateur, anthropologue salarié pour évaluer le fonctionnement d’une institution pour adolescents en rupture familiale. Il observe les habitudes de vie dans ce lieu clos, les rapports entre éducateurs et adolescents afin d’en pointer les dysfonctionnements. Aux frontières des genres – récit intime, essai d’anthropologie, fiction familiale – cet ouvrage inclassable présente une forme inédite.
Les méthodes des manuels et les grandes théories des sciences sociales conduisent l’auteur à l’impasse. Pour répondre au malaise provoqué par la voix irréelle et désaffectée de l’étrange Joy, il néglige le caractère ‘froidement scientifique’ de sa mission, et son étude va se focaliser sur le comportement singulier de cette adolescente.
Il esquisse, au fil de ses observations, plusieurs pistes théoriques, abandonnées aussitôt qu’entreprises. Rattrapé par des signaux sensibles inattendus, il écoute les enregistrements des conversations, caché dans les toilettes, son bureau officieux, sous le regard usé d’un poster de Britney Spears. L’intonation de la voix de Joy, le regard taché de la chanteuse, le renvoient à ses fantômes. Ce n’est pas l’histoire de l’adolescente qui le trouble, c’est la souffrance qu’elle dégage et qui résonne en lui. Nouvelle Nadja, elle devient l’élément déclencheur d’une introspection involontaire qui le plongera dans les méandres de sa propre histoire.
Eric Chauvier montre finement que la machine humaine est réfractaire à toute tentative de classification. Nos existences sont reliées les unes aux autres par des anomalies que nous nous efforçons d’étouffer afin de mieux nous en protéger. Si l’on parvient à les sonder, elles constituent une communication des plus subtiles. L’observation réalise l’observateur.
A travers La Crise commence où finit le langage, Eric Chauvier tente de saisir les raisons de l’essor de la “crise” qui, plus qu’un mal de notre temps, apparaît comme le nouveau mode de désignation de la catastrophe auquel sembleraient vouées l’Histoire et l’espèce humaine. Loin de consentir à un tel fatalisme, l’auteur entreprend de mettre à jour ce qui se cache derrière le mot “crise” dans la mesure où ce terme semble avant tout être agité comme un paravent voué à décourager toute tentative de compréhension du phénomène qu’il recouvre.
Prenant à rebours la logique médiatique qui appréhende le phénomène à “un degré hollywoodien”, Eric Chauvier choisit, à partir d’une focale microsociologique, de soutirer d’un fait banal de la vie quotidienne l’élément révélateur du fonctionnement d’un système. Ainsi, à partir d’une conversation téléphonique, qui le met en relation avec une téléopératrice désirant lui vanter les qualités d’un produit financier, l’auteur nous démontre en quoi cette situation d’interaction élémentaire s’avère révélatrice d’un rapport social né d’un processus de délitement du langage. L’existence d’un tel environnement est, selon lui, rendue possible par l’incapacité à “l’appréhender et le nommer”. C’est en substituant, en lieu et place de l’échange et de l’interaction sociale, la puissance de l’indicible et de l’innommable, que la “crise” s’accommode, à des fins utilitaristes, de la ruine du langage. Car la “crise” est précisément ce qui relève d’un vide : en l’occurrence le vide de sens et de représentation, remplacé par la “technique oratoire de l’urgence”. La “crise” n’est donc pas ce mal “invisible” qui plane, comme une épée de Damoclès, au-dessus de chacune de nos têtes. Elle est bien plutôt ce qui vient s’ancrer subrepticement au cœur même des relations quotidiennes, de ce “vécu” qui parvient à rendre “supportable” à tous ce qui est “insupportable” à chacun.
Il s’agirait d’un doux euphémisme que de vouloir circonscrire cette “crise” à un mal d’ordre financier. Prenant ses racines dans le langage, c’est à une crise de la culture que nous sommes confrontés. En affirmant que l’“accès à la raison anthropologique de la crise n’est pas la chasse gardée d’une élite de “spécialistes”, Eric Chauvier contribue, par l’intermédiaire de cet ouvrage, à alerter ses contemporains sur la nécessité impérieuse de se réapproprier le langage.
“C’est que du bonheur”, une phrase en apparence anodine, mais qui vient ponctuer, telle une grinçante ritournelle, l’ouvrage d’Eric Chauvier. Cinq mots, inéluctablement associés au souvenir d’une ex-petite amie, le cas x, qui vit de relations sociales superficielles et se contente de satisfactions futiles dans l’acquisition de biens matériels. La phrase de x passe d’abord inaperçue (l’amour rend aveugle) et agit comme un écran illusoire. Mais, suite à leur rupture, l’impossibilité évidente de s’en accommoder saute aux yeux de l’auteur. L’emploi de l’expression “c’est que du bonheur” devient alors, pour lui, l’occasion d’une réflexion plus approfondie sur le langage. A partir d’une expérience personnelle, l’auteur construit une étude dont la forme oscille entre récit et essai.
“C’est que du bonheur” en dit beaucoup sur l’époque qui l’a engendrée. Cet énoncé rompt avec la logique qui fait du langage un préalable à l’échange. L’auteur souligne le pouvoir performatif de cette phrase qui ne se destine qu’à clore une conversation et réclamer un acquiescement. Loin de l’idée classique de nommer plus justement le monde, de dire le vrai, ou de l’idée plus romantique d’explorer sa spécificité et son moi, le langage est devenu, lui aussi, un outil de consommation voué à la jouissance immédiate. L’auteur parvient ainsi à démontrer que le langage permet de circonscrire l’époque, et inversement.
L’énoncé “c’est que du bonheur” stigmatise et écarte, tels des trouble-fête, tous ceux qui n’adhèrent pas à l’idée d’un bonheur artificiellement construit. Pour sortir d’une telle impasse, il devient de plus en plus impérieux et nécessaire, selon l’auteur, de tracer une voie nouvelle. Car tenter d’exister, ne serait-ce qu’en marge et hors des sentiers battus, est aussi la promesse d’un bonheur ou du moins d’une joie réellement authentique.
Malgré son titre, Anthropologie n’a rien d’un ouvrage austère et théorique. A mi-chemin du récit et de l’étude sociologique, ce livre propose une enquête en creux, née de l’impression suscitée par le regard d’une jeune Rom qui s’adonne à la mendicité devant un centre commercial. Troublé par ce visage, qui éveille en lui toutes sortes d’interrogations, l’auteur évite d’abord la rencontre. Il se contente d’analyser les propos que tiennent ses proches au sujet de cette fille. Cette expérience, lui semblant insuffisante, il décide finalement de rencontrer celle qui est à l’origine de son trouble. Mais elle disparaît justement à ce moment-là. Il tente alors de la retrouver et de percer le secret de cette figure devenue obsédante, dont il est peut-être amoureux. A la façon du héros de Mr. Arkadin d’Orson Welles, il part à la recherche de tous ceux qui ont pu la croiser et recueille leurs témoignages. Mais ces paroles fragmentaires, parfois contradictoires, ne lui permettent pas d’éclaircir le mystère. L’enquête ne peut cependant se réduire à un échec. Cette quête minutieuse, traque d’une absence, constitue un programme en soi, une discipline de vie. Il s’en dégage un tableau sociologique de la France contemporaine et de ses “exclus”. Avec cet ouvrage, Eric Chauvier jette les bases d’une nouvelle façon de concevoir et de pratiquer l’anthropologie.