Le 16 octobre 1943, journée noire dans l’histoire de Rome, est l’équivalent de ce que fut à Paris la rafle du Vel d’Hiv. Kappler, commandant des SS, avait menacé d’exécuter 200 otages juifs si 50 kilos d’or ne lui étaient pas remis dans les deux jours. Aussitôt toute la ville se mobilisa : des milliers d’anonymes apportant leurs bijoux ou leurs alliances. Quelques jours plus tard, alors que les Juifs se croyaient à l’abri, les ss envahissaient le ghetto : plus d’un millier de personnes furent arrêtées et déportées en Allemagne, d’où elles ne revinrent jamais. La sobriété poignante du style de Debenedetti transforme ce témoignage en récit collectif, comme si les Juifs de Rome, à travers lui, prenaient tour à tour la parole pour raconter leur tragédie.
Suivi de Huit juifs. Traduit de l’italien par Monique Baccelli. 128 p.
La révolte dadaïsto-surréaliste emprunta également la forme de la parodie obscène. Témoin ce livre ostensiblement scandaleux et blasphématoire où rien n’est caché de l’anatomie de Kiki de Montparnasse, et où Aragon, avant de passer avec armes et bagages allégés dans le camp du puritanisme stalinien, livre divers pastiches pornographiques de poèmes, chansons anciennes et comptines.
Ce volume réunit toutes les lettres que Leopardi a rédigées directement en français. Ecrits intimes, mais aussi philosophiques. Ainsi la magnifique lettre à Jacopssen, dans laquelle Leopardi met son âme à nu : “Je vous ai dit que l’art de ne pas souffrir est maintenant le seul que je tâche d’apprendre. Ce n’est que précisément parce que j’ai renoncé à l’espérance de vivre.”
Edition présentée et annotée par Michel Orcel. 64 p.
Adolescence (1930)
Ribemont-Dessaignes, Georges (Montpellier, 1884-Saint-Jeannet, 1974)
Sixième roman de Ribemont-Dessaignes, Adolescence est très largement autobiographique. Après avoir réglé ses comptes avec la société par le truchement de Dada, il s’en prend à sa famille et son milieu. Moins déconcertant que ses précédentes œuvres, Adolescence devait inaugurer un cycle : le vestiaire de la personnalité.
Alchimie a été publié pour la première fois en 1968 par l’EncyclopédiaUniversalis, quinze ans après l’ouvrage plus spécialisé de René Alleau sur les Aspectsdel’alchimietraditionnelle. Les critiques dont l’alchimie a été l’objet depuis fort longtemps, et encore très récemment, ainsi que le désir de fêter à notre manière un tel anniversaire, justifient amplement cette réédition aujourd’hui.
Les contempteurs de l’alchimie ont longtemps prétendu que cette science était un sous-produit bâtard et dégénéré du néoplatonisme alexandrin greffé sur des pratiques de faussaires et réactivé en Europe au moment de la Renaissance. L’auteur montre ici que l’alchimie a été théorisée et pratiquée depuis les époques les plus reculées dans toutes les grandes civilisations, en Inde, en Chine, en Mésopotamie, puis dans la Grèce d’Alexandrie, dans la civilisation arabo-musulmane qui l’avait héritée des Perses et enfin dans l’Europe chrétienne.
La transmission des connaissances alchimiques, d’abord orale et à caractère initiatique à la manière des mystères antiques, a été ensuite confiée à des écrits codés et totalement incompréhensibles pour qui voudrait les lire comme des manuels de bricolage destinés à enseigner la transformation du plomb en or.
La forme d’écriture des traités d’alchimie, si obscure au lecteur profane, est ainsi la seule à même de transmettre réellement le savoir alchimique.
L’appréhension du monde et de soi-même, de leurs relations réciproques, des correspondances secrètes liant leurs mouvements et leurs rythmes, consignés dans des formes verbales adéquates à leur objet, a toujours appartenu, personne ne l’ignore, au domaine de la Poésie.
On ne devra pas s’étonner non plus que des gens qui ont entrepris de “changer le monde et la vie” à partir d’une conception du monde et de la vie fort éloignée de l’actuelle rationalité marchande, aient reconnu dans les formations et les formulations élaborées par les alchimistes des structures et un langage qu’ils avaient eux-mêmes conçus pour leur projet particulier.
A une époque où la science académique dénonçait comme absurde et fausse la théorie de l’unité de la matière, constituée, selon elle, d’éléments indécomposables et irréductibles les uns aux autres, les alchimistes continuaient d’affirmer que tous les métaux étaient composés des mêmes principes élémentaires, répartis en quantité variable pour chacun d’eux. La physique moderne a dû reconnaître depuis la véracité de la théorie alchimique, l’unité de la matière, et la sotte présomption de ceux qui prétendaient le contraire.
De même, les alchimistes ont toujours affirmé la possibilité des transmutations métalliques, considérées comme illusoires ou charlatanesques par la science officielle.
Récemment les physiciens ont dû, eux aussi, réformer leur entendement et renoncer à leur ancienne théorie. Ils savent que de telles transmutations sont réalisables : ils les ont eux-mêmes effectuées dans leurs laboratoires par des procédés violents.
Même en ce qui concerne la science officielle, combien de découvertes réellement fécondes ont été dues à l’intérêt de leur auteur pour la littérature alchimique, ou plus banalement pour la Poésie authentique qui en est la source vive ?
Est-ce sûr, après cela, de pouvoir tourner en dérision les artistes qui ont reconnu, dans les figures de l’alchimie, les acteurs de leur propre inspiration ? ou de prendre en défaut les réinventeurs d’une vie plus humaine à qui les vieilles légendes inspirées du théâtre alchimique ont naturellement servi de véhicule princier ?
Voilà donc un mode de connaissance, une démarche intellectuelle, une épistémologie vivante, connue et expérimentée d’un bout à l’autre du monde depuis les temps les plus reculés, qui s’est visiblement montrée plus véridique que la science de ses calomniateurs. Alors que tant d’inventions de la science moderne se sont révélées fort invisibles pour la vie elle-même, qu’une certaine philosophie des sciences en vient même à mettre en doute la validité de ses fondements, on peut aujourd’hui s’interroger sur les motivations de ceux qui continuent de ressasser les mêmes calomnies contre une méthode d’investigation qu’ils ne se donnent même pas la plus petite peine d’étudier et de pénétrer.
"Je mettrai de la lumière sur ce qu’elle a de beau, et de l’ombre sur ce qu’il faut cacher. Je suivrai de près le désir de William pour qu’elle devienne à son image. Et s’il n’arrive pas à l’aimer, c’est qu’elle ne tient pas debout, c’est qu’il faudra recommencer, regarder ailleurs, dessiner une autre forme, et tant pis pour elle, elle ne nous regardera plus, ni lui, ni moi."
Samson Raphaelson (1896-1983) a écrit des pièces de théâtre pour Broadway (notamment Le Chanteur de jazz qui fut le premier film parlant de l’histoire) et travaillé avec Alfred Hitchcock. Mais il est surtout connu pour être l’un des scénaristes les plus appréciés d’Ernst Lubitsch, avec lequel il partageait cette culture juive européenne et cet humour yiddish dont est imprégnée l’œuvre du cinéaste. De cette collaboration est née une liste impressionnante de chefs-d’œuvre, dont Haute Pègre, The Shop around the corner ou Le Ciel peut attendre.
Si les deux hommes s’estimaient et se respectaient, une pudeur réciproque empêcha longtemps que leurs relations prennent un tour plus intime. Lorsque Lubitsch fut victime d’une attaque, on chargea Raphaelson de rédiger sa notice nécrologique. C’est dans ce texte que, pour la première fois, il dévoila tous les sentiments que jamais il n’avait osé exprimer directement au cinéaste. Mais Lubitsch survécut à son attaque et prit connaissance du texte, allant jusqu’à le retoucher avec son auteur. A la fin de sa vie, Raphaelson publia dans le New Yorker l’histoire de cette émouvante amitié. Il livre alors un portait extrêmement fin et sensible du cinéaste berlinois installé à Hollywood, analyse sa façon de travailler et lève le voile sur le secret de la fameuse “Lubitsch touch”. Bourré d’anecdotes, d’une élégance et d’un humour typiquement lubitschien, Amitié offre le plus précieux des témoignages sur Ernst Lubitsch en même temps qu’une description acerbe du système hollywoodien.
Traduit de l’anglais et suivi de Quand j’étais morte par Hélène Frappat.
Le maréchal de Richelieu, brillant ami de Voltaire et modèle du libertin du xviiie siècle, a inspiré à Laclos le personnage de Valmont. Ses multiples aventures galantes sont racontées ici par l’historien Carloman de Rulhière, qui fut son aide de camp et l’intendant de ses plaisirs. A travers ces “anecdotes” sont exposés cyniquement les mécanismes de la séduction, dans la seule recherche de jouissances toujours renouvelées.
Malgré son titre, Anthropologie n’a rien d’un ouvrage austère et théorique. A mi-chemin du récit et de l’étude sociologique, ce livre propose une enquête en creux, née de l’impression suscitée par le regard d’une jeune Rom qui s’adonne à la mendicité devant un centre commercial. Troublé par ce visage, qui éveille en lui toutes sortes d’interrogations, l’auteur évite d’abord la rencontre. Il se contente d’analyser les propos que tiennent ses proches au sujet de cette fille. Cette expérience, lui semblant insuffisante, il décide finalement de rencontrer celle qui est à l’origine de son trouble. Mais elle disparaît justement à ce moment-là. Il tente alors de la retrouver et de percer le secret de cette figure devenue obsédante, dont il est peut-être amoureux. A la façon du héros de Mr. Arkadin d’Orson Welles, il part à la recherche de tous ceux qui ont pu la croiser et recueille leurs témoignages. Mais ces paroles fragmentaires, parfois contradictoires, ne lui permettent pas d’éclaircir le mystère. L’enquête ne peut cependant se réduire à un échec. Cette quête minutieuse, traque d’une absence, constitue un programme en soi, une discipline de vie. Il s’en dégage un tableau sociologique de la France contemporaine et de ses “exclus”. Avec cet ouvrage, Eric Chauvier jette les bases d’une nouvelle façon de concevoir et de pratiquer l’anthropologie.