Si Marcel Schwob se réclame de l’œuvre de François Villon, il porte une admiration, toute aussi grande pour cette autre figure singulière de la littérature, François Rabelais. Son lyrisme, la musique de ses mots, ses plaisanteries érudites le ravissent. Au cours des essais consacrés à l’auteur de Gargantua, réunis ici dans un même recueil, Schwob, tel un archiviste, se plaît à rappeler l’attachement qui lie François Rabelais au parlé populaire. L’attrait de Rabelais pour un pittoresque teinté de “mots étranges et colorés” lui permet de s’affranchir de tout pédantisme et de satisfaire son goût pour les formes du langage, les jeux de mots, les sonorités et les incongruités qui en découlent. Rabelais en Angleterre révèle l’aura de cet esprit érudit et malicieux, dont on retrouve les traces chez nombre d’écrivains, tels Shakespeare, Nashe ou Swift.
Dénué de pathos, LaConduitedelaguerre nous plonge dans le quotidien d’“assassins ordinaires”, couverts par les “règles de l’engagement” qui, en pratique, permettent à peu près n’importe quoi. Le 19 septembre 2005, à Haditha, une mine posée par des insurgés irakiens fit exploser un véhicule militaire américain, causant la mort d’un Marine de 20 ans. Il s’ensuivit un massacre au cours duquel vingt-quatre civils irakiens – hommes, femmes et enfants – furent tués. Tel est le point de départ de ce livre. William Langewiesche montre que ce carnage s’inscrit dans la conduite normale de la guerre. Sans emphase, il met au jour et décrypte le cercle vicieux dans lequel sont enfermés les soldats et, en témoin, décrit de l’intérieur le déroulement de cette guerre. Disposant de moyens disproportionnés, les combattants se livrent à des actions sordides mais présidées par des principes impitoyables, jamais remis en cause. Ces hommes ne sont pas des barbares mais ne peuvent en aucun cas influer sur le déroulement des choses. Le contrat qui les lie à leur nation répond à une logique implacable que nul, du plus haut gradé jusqu’au dernier Marine, n’est en mesure de renverser. Règles irrationnelles qui conduisent à rendre cette guerre naturellement sans issue.
LaConduitedelaguerre n’est pas un pamphlet pacifiste, il n’y a pas de bons et de méchants. Il témoigne de l’absurdité accablante et de l’horreur du conflit irakien. Dans le même temps, par sa rigueur et son attachement aux événements, il incarne un modèle de ce que devrait être le journalisme.
Femme et fille d’écrivains, la narratrice est une lectrice, un peu écrivain aussi. Elle est la première étonnée de se trouver en compagnie de Joyce, Kafka et de tous ces grands créateurs qu’elle côtoie au fil des pages. Son récit nous entraîne aux frontières d’un fantastique pétillant, proche de la folie qui rôde, dans ses mésaventures à la recherche d’un jeune écrivain suicidaire. Chaque chapitre est une rencontre avec de nouveaux personnages et prend à bras le corps une question à propos du livre : le grand ami de l’écrivain, le créateur et ses enfants, les couples d’écrivains, les nouvelles technologies, la postérité de l’œuvre... Les frontières entre le vécu et l’écrit sont le sujet de NoussommestousKafka. Entre les deux, on trouve d’innombrables portes, qu’on appelle, dans le langage courant : livres et bibliothèques.
L’imagination dilate. Les espaces s’interposent, se fondent. Tout est mêlé à tout. Avec subtilité et une pointe de malice, Nuria Amat ajoute à la narration, un fantôme féminin qui s’immisce dans le processus d’écriture.
Au cœur d’une errance pleine de rebondissements et sur le ton d’une conversation enjouée, le récit laisse jaillir des vérités lapidaires et troublantes sur notre époque et sur le sort de cet objet qu’est le livre.
Décrivant avec érudition la vie du savant et poète perse du xie siècle Omar Khayyam, Jean-Yves Lacroix brouille le genre de la biographie. Les faits avérés deviennent des jalons entre lesquels il n’hésite pas à laisser parler son imagination ou à s’identifier à cet hédoniste triomphateur.
Né à Nishapour, l’éminent Khayyam réforme le calendrier en 1079. Cette contribution majeure à l’unification du pouvoir lui assure la protection de l’Empire. Génie indocile, il se retire de la vie publique après avoir écrit des traités capitaux. Il a trouvé mieux à faire : boire inconsidérément, louer l’ivresse, célébrer la beauté. Sa ville natale devient le lieu privilégié de ses déambulations. Il fréquente le quartier des artisans, les tavernes. Blasphémateur inspiré, à une époque où l’orthodoxie religieuse s’intensifie, il écrit les Rubaï’yat, quatrains considérés comme “des serpents venimeux pour la loi divine” !
Il se réclame de son maître, Avicenne, alcoolique méthodique, et s’emploie à l’égaler. C’est dans une taverne que se noue une aventure fusionnelle avec une poétesse… promise à un autre. Cet amour contrarié bouleversera Khayyam. Un cure-dent en or, trouvé dans un bazar, symbolisera sa “résurrection”.
Décrire, c’est toujours inventer, et Jean-Yves Lacroix le fait fort bien. D’hypothèses volatiles en bonheurs d’écriture, il achève son récit par un autodafé, le plus beau pied de nez que l’on puisse faire au “savoir”.
A la mort d’Omar Khayyam, quelques centaines de quatrains sont retrouvées. Lui qui haïssait plus que tout l’esclavage de la pensée nous a légué ces poèmes qui, aujourd’hui encore, s’élèvent contre l’imposture religieuse et politique.
Eminent savant, être épris de liberté, il s’éloigne, vers trente ans, du pouvoir et de tout risque de compromission. Mathématicien et astronome, ses calculs sur l’infiniment grand l’ont rendu proche de l’infiniment petit. A force de sonder le ciel, il a mesuré la durée dérisoire des hommes. Et ce point zéro où apparaît et s’abîme fatalement tout ce qui vit, a inspiré en lui le poète. Il rédige les Rubaï’yat, Quatrains dans lesquels il célèbre les femmes et la beauté, l’ivresse et la poussière du néant. La forme de ces vers lui permet de dire l’usage du monde et sa mesure.
Préférant les jouissances de l’éphémère aux vérités érigées en dogmes, il ne souhaite à l’humanité qu’ivresse et amour. Mystique en apparence, débauché en réalité, mêlant le rire à l’incrédulité, Khayyam est l’homme le plus curieux à étudier pour comprendre ce qu’est devenu le libre génie de la Perse dans l’étreinte du dogmatisme musulman. Le manteau des explications mystiques couvre, dans ses poèmes, toutes les hardiesses.
Qu’un pareil livre ait pu circuler librement dans un pays musulman, est un sujet de surprise : la littérature européenne peut-elle citer un ouvrage où toute croyance soit niée avec une ironie si fine et si amère ?
Malgré son succès planétaire, la disco est sans doute le genre musical qui a été le plus décrié. Dans cette somme, Peter Shapiro rend justice à ce mélange de funk, de soul et de pop, né à New York dans les années 70, en réaction au rock, alors à bout de souffle. Loin de s’en tenir aux clichés – vêtements pailletés aux cols pointus et autres boules à facettes –, il révèle la richesse et la complexité d’un véritable courant culturel, prônant le plaisir et les rythmes débridés. Avec passion mais lucidité, il retrace l’histoire et la signification de la culture disco, issue du mouvement de libération gay et de l’émergence des valeurs individualistes prônée par la nouvelle Amérique. Il étudie ses manifestations en Europe, analyse l’explosion du phénomène des night-clubs et la place primordiale prise par les dj’s qui, de pousseurs de disques, deviennent les instigateurs incontournables d’une danse aux rythmes endiablés. Il évoque ses principaux acteurs – le batteur Marc Cerrone, Chic, Donna Summer, mais surtout les producteurs de l’ombre, responsables des plus gros hits. Phénomène d’abord souterrain, la disco a rapidement conquis le grand public avec La Fièvre du samedi soir, avant de disparaître brutalement, sous les assauts de l’ordre moral. Shapiro n’hésite pas à pointer les excès et les ridicules de cet art de la parole désinvolte, futile, délestée de tout militantisme et, surtout, de cette production vouée à une surenchère de la rentabilité, qui ont conduit à son déclin. Ode au plaisir aussi bien qu’histoire culturelle, ce livre ne ravive pas moins une époque et éclaircit la portée sociale d’une musique, qui a su gommer les différences entre les âges, les sexes et les conditions.
Encore inédit en France, le Précis de domination est l’unique trace écrite d’un philosophe taoïste connu sous le sobriquet de Ho-kouan tseu (le Maître à la crête de faisan), actif au iiie siècle avant notre ère. Il est traduit et présenté par Jean Levi, sinologue et connaisseur du taoïsme né à Paris en 1948, auteur de romans, d’essais dont les Proposintempestifs sur le Tchouang-tseu et de nombreuses traductions.
Rédigé lors d’une période sombre de l’histoire chinoise, le Précis de domination, ouvrage philosophique autant que religieux, s’adresse au souverain qui tentera de réunifier une contrée déchirée par les guerres intestines. Le Maître à la tête de faisan y décrit l’art politique des anciens, en vue de restaurer une autorité idéale régie par les principes du Tao : l’équilibre naturel des éléments, la modération et la vertu.
Le Précis de domination, précédé d’une présentation didactique, est composé de 19 chapitres traitant de sujets hétéroclites comme “le fondement de la voie du bon gouvernement”, le “large recrutement” ou “l’exemple du ciel”.
C’est une authentique construction utopique héritée de la tradition taoïste qui aborde de manière originale les problématiques développées en Europe par Machiavel et Hobbes : comment faire du pouvoir et de la guerre des instruments de la paix ? Comment l’Etat peut-il associer justice et force, réconcilier ordre et liberté ? Le modèle théocratique décrit dans le Précis de domination nous conduit aux antipodes de la tradition qui a vu le jour en Occident.
Si le narrateur n’avait pas gommé toute référence à un monde factice, L’Aged’or se lirait comme la chronique d’un dandy contemporain. Un jeune homme relate ses errances, à la recherche de sa vocation. Au-delà d’une quête de soi, c’est également une quête des autres, sans que le protagoniste ne parvienne toutefois à s’attacher. Le livre est conçu comme une remémoration des étapes qui l’ont conduit à entrer dans l’âge d’homme. L’éloignement progressif de son frère (écrivain velléitaire et double sombre de lui-même) dans un univers sans retour en constitue la clé de voûte.
L’âge d’or serait celui auquel on rêve d’arriver sans pouvoir jamais l’atteindre. Y accèderait-on si l’on parvenait à sublimer la blessure originelle ? Les expériences cathartiques vécues par l’auteur, tel l’usage d’une arme à feu, résonnent comme autant de tentatives de guérison.
Les personnages s’incarnent au fil d’intrigues amoureuses, amicales, criminelles, de dérives physiques et métaphysiques. Puis, les univers se mélangent. La confusion s’installe irrésistiblement entre rêve et réalité.
Bertrand Schefer traque les signes de la matière à laquelle son personnage s’identifie : la poussière prise dans un halo de lumière, la poudre d’or dans une peinture… Un parcours initiatique se dessine qui n’aura peut-être d’autre secret à découvrir que celui du temps irréversible qui nous constitue.
A peine âgé de vingt ans, Schwob, jeune érudit fasciné par les aventuriers, révolutionne la compréhension de l’argot en mettant au jour les procédés linguistiques qui président à sa formation. Il s’attache particulièrement au fameux “louchébème”, l’argot des garçons-bouchers parisiens et grâce à ses découvertes parvient à éclairer certaines ballades énigmatiques de Villon. Toute sa vie, Marcel Schwob rêva d’écrire un vaste ouvrage sur Villon, son écrivain de prédilection. Ce volume posthume rassemble toutes ses études sur le sujet. Interprétant le jargon des Ballades, Schwob raconte les amitiés de Villon avec les Malfaiteurs de la Coquille : Colin de Cayeux, Regnier de Montigny... Il analyse aussi le contexte social du Grand Testament et montre l’originalité de François Villon pour son époque, un des premiers à s’investir personnellement dans ses œuvres.
George Orwell est connu pour avoir écrit 1984 ou LaFermedesanimaux, satires du totalitarisme. Il l’est moins pour la réflexion qu’il a menée sur la condition des gens ordinaires.
Bruce Bégout rend ici hommage à l’humanisme d’Orwell. Il y a, dans sa pensée, la combinaison inédite d’une lucidité pessimiste et d’une joie de vivre. En parcourant son œuvre, il cherche à définir la notion de “décence ordinaire”. La “common decency” serait ce “sens moral inné” qui incite les gens simples à bien agir. Orwell se demande quel rôle politique elle peut jouer.
Partisan de l’engagement, il déplore la résignation des gens ordinaires. Sans jamais tomber dans un sentimentalisme à la Dickens, il défend l’idée d’un socialisme utilisant cette décence comme arme politique. Il dénonce, par contraste, l’indécence extraordinaire des intellectuels qui s’affilient au pouvoir et les dérives d’un socialisme coupé du quotidien. S’ensuit une critique de l’évolution technique de la société occidentale et une analyse de la dérive du langage vers une novlangue.
Bégout dissèque ici un nouvel aspect du monde de la vie quotidienne qui nourrit toute sa réflexion. En mettant en évidence la place majeure de cette préoccupation chez Orwell, il nous offre une nouvelle lecture de son œuvre et met en valeur la finesse de son jugement politique.
C’est qu’il y a dans cette vie, si banale soit-elle, une certaine justesse, voire parfois de vrais moments de grâce.
Disons-le clairement : ce n’est pas par simple intérêt que l’homme ordinaire répugne à faire le mal (l’éthique ne relève pas d’un calcul), mais parce qu’il a en lui certaines dispositions morales qui l’incitent à prendre soin spontanément de ses semblables.
De plus en plus, les gouvernements dépêchent des psychologues sur tous les lieux du drame social afin de masquer ses origines non psychologiques.
Ce n’est pas Orwell qui est désespéré, c’est le monde qui est, de plus en plus, désespérant.